• L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose

    Avec des coussins bleus.

    Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose

    Dans chaque coin moelleux.

     

    Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace,

    Grimacer les ombres des soirs,

    Ces monstruosités hargneuses, populace

    De démons noirs et de loups noirs.

     

    Puis tu te sentiras la joue égratignée...

    Un petit baiser, comme une folle araignée,

    Te courra par le cou...

     

    Et tu me diras : " Cherche ! ", en inclinant la tête,

    -Et nous prendrons du temps à trouver cette bête

    - Qui voyage beaucoup...


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  • C'est un trou de verdure où chante une rivière

    Accrochant follement aux herbes des haillons

    D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,

    Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

     

    Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

    Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

    Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,

    Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

     

    Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

    Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

    Nature, berce-le chaudement : il a froid.

     

    Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

    Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

    Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

     

    Octobre 1870

     


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  • Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,

    Picoté par les blés, fouler l'herbe menue:

    Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

    Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

     

    Je ne parlerai pas, je ne penserai rien;

    Mais l'amour infini me montera dans l'âme,

    Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,

    Par la Nature, - heureux comme avec une femme.

     

    Mars 1870.


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  • Pour finir avec Baudelaire, un poème très long mais superbe.

     

    La très chère était nue, et, connaissant mon coeur,

    Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,

    Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur

    Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.

     

    Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,

    Ce monde rayonnant de métal et de pierre

    Me ravit en extase, et j'aime à la fureur

    Les choses où le son se mêle à la lumière.

     

    Elle était donc couchée et se laissait aimer,

    Et du haut du divan elle souriait d'aise

    A mon amour profond et doux comme la mer,

    Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

     

    Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,

    D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,

    Et la candeur unie à la lubricité

    Donnait un charme neuf à ses métamorphoses;

     

    Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,

    Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,

    Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;

    Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

     

    S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,

    Pour troubler le repos où mon âme était mise,

    Et pour la déranger du rocher de cristal

    Où, calme et solitaire, elle s'était assise.

     

    Je croyais voir unis par un nouveau dessin

    Les hanches de l'Antiope* au buste d'un imberbe

    Tant sa taille faisait ressortir son bassin.

    Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

     

    _ Et la lampe s'étant résignée à mourir,

    Comme le foyer seul illuminait la chambre,

    Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,

    Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !

     

    *Fille du roi de Thèbes séduite par Zeus représentée par des artistes(Ingres, Watteau) avec des hanches généreuses.

     

     


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  • Souvent pour s'amuser, les hommes d'équipage

    Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

    Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

    Le navire glissant sur les gouffres amers.

     

    A peine les ont-ils déposés sur les planches,

    Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

    Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

    Comme des avirons traîner à côté d'eux.

     

    Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

    Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !

    L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

    L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

     

    Le Poète est semblable au prince des nuées

    Qui hante la tempête et se rit de l'archer;

    Exilé sur le sol au milieu des huées,

    Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.


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